Aider les «décrocheurs», une nécessité

Une chronique de Mathilde Appia dans les pages du Temps

Chronique
Publié :
29/5/26
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CHRONIQUE Lorsqu’il s’agit d’imaginer des solutions pour les jeunes adultes en difficulté dans leur parcours de formation, la moralité s’invite dans le débat: méritent-ils qu’on leur tende la main? Notre chroniqueuse répond sans mâcher ses mots

Lorsqu’un enfant de 12 ans erre dehors, seul le soir, c’est une victime. A 16 ans, c’est un coupable. Lorsqu’un enfant de 8 ans sait à peine lire et ne fait pas ses devoirs car personne ne lui en a partagé l’importance, c’est une victime. A 16 ans, c’est un coupable.

Pourtant, les raisons qui l’ont amené à être seul le soir ou à ne pas faire ses devoirs à 8 ans sont les mêmes qu’à 16 ans. Souvent un environnement familial défaillant que le système scolaire n’arrive guère à compenser.

Ce qui change, c’est le regard que la société porte sur ces personnes. On tend la main à une victime. On lance un regard accusateur à un coupable.

Et lorsqu’il s’agit d’imaginer des solutions pour celles et ceux qu’on appelle les «décrocheurs», la moralité s’invite dans le débat. Ces jeunes méritent-ils qu’on les aide?

 

Tradition humaniste

Un père m’a un jour questionnée: «Vous trouvez normal que mon fils, qui s’est toujours bien comporté, n’ait jamais eu l’occasion de faire de la voile et qu’avec mes impôts on paie des cours à des jeunes qui ont fait les cons?»

Non, au sens strict du terme, ce n’est pas «normal». Mais aucune société ne se résume à sa norme. La tradition humaniste, chère à la Suisse, nous enseigne d’ailleurs qu’on juge une société à la manière dont elle traite ses membres les plus vulnérables.

Alors depuis quand venir en aide est-il décidé à l’aune du mérite? Une ambulance demande-t-elle un extrait de bonnes mœurs et conduites avant de porter secours?

On peut se demander combien coûte d’investir pour l’insertion professionnelle des jeunes décrocheurs. On devrait surtout se demander combien coûte de ne pas le faire. Qu’on soit de gauche ou de droite, on a tout à gagner à aider celles et ceux qui en ont besoin, sans s’enliser dans la question, souvent subjective, du mérite.

 

Se projeter dans l’avenir

Les jeunes qui bénéficient de programmes de remobilisation comme la voile ne sont pas à Disneyland. L’activité joue le rôle d’appât. C’est la carotte qui permet de les «attraper» pour leur imposer un suivi exigeant: cours de maths et de français, ateliers collectifs, démarchages d’entreprise, stages, suivi médical, reconstruction du lien social, etc. L’objectif n’est pas de s’amuser mais de se projeter dans l’avenir. Beaucoup ont grandi avec la conviction qu’ils échoueraient quoi qu’ils fassent. Comment s’imaginer être recruté·e par une entreprise avec une telle certitude?

Ne pas investir pour leur permettre d’accéder à la formation professionnelle, c’est les laisser à la marge. Mauvais calcul. Sur le plan humain comme financier. Car l’absence de travail conduit souvent à l’isolement puis à la désaffiliation sociale. Dans un pays comme le nôtre, ce serait non seulement inacceptable mais aussi absurde: moins de recettes fiscales, davantage d’aide sociale, et des coûts de santé et de sécurité plus élevés.

Une chose est certaine: les jeunes que nous accompagnons ne rêvent pas de cours de voile. Ils rêvent d’avoir des perspectives et une place dans la société.

 

Retrouvez cette chronique, signée Mathilde Appia, Directrice de la Fondation Qualife dans les pages Carrières du journal Le Temps

Mis à jour :
29.5.2026

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